Cela fait 21 ans qu’un jeune homme dont les mérites et le caractère avaient conquis toute l’Italie, valeureux et plein d’une sagacité que l’on dissocie souvent d’un caractère sportif, Andrea Fortunato avait tout juste réalisé le rêve innocent de milliers de jeunes Italiens. Sa disparition est une plaie encore vive dans le cœur des Italiens, qui n’ont pas oublié le discret mais non moins admiré latéral gauche de la Juventus qui en 1993, donc à 22 ans, était arrivé jusqu’à la Nazionale et logiquement on le projetait déjà dans le patrimoine du football italien. Là où il y est entré malgré lui et au prix d’un intarissable chagrin …

Né à Salerne, Fortunato grandit dans une famille bourgeoise, qui lui offre soutient et dialogue. Ayant pris la mesure de son rêve, il décide courageusement de quitter le foyer familial, alors qu’il n’a que 13 ans. C’est à Côme qu’il trace les premières esquisses du joueur qu’il sera, loin de son Sud natal et prend la mesure de l’opportunité qui s’offre à lui, mais aussi du mont sourcilleux à gravir. De fait, soucieux de l’avenir de leur fils, ses parents accèdent à sa demande à la seule condition qu’il mène à bien ses études. Andrea, même s’il est désormais loin du foyer, est entre de bonnes mains et son caractère appliqué ne peut l’amener qu’à une réussite certaine. Assidu dans les études, il obtiendra le diplôme de comptable, alors que, dans le même temps, son rêve de ballon prend forme… Fortunato possède des qualités physiques importantes, passerelles vers le sport de haut niveau, mais assurance parfois fragile. Ainsi donc, durant toute sa formation, il ne cessera d’étoffer ses prédispositions par un travail appliqué et consciencieux.

Il débute en Serie B le 29 octobre 1989, avec son club de Como, alors qu’il n’est âgé que de 19 ans. Le jeune homme est si bien préparé qu’il collectionne 16 apparitions, malgré l’instabilité du club et la valse des entraîneurs. Como descend en Serie C, mais Fortunato brille et ne tarde pas à s’attirer l’estime de nombreux acteurs du football italien; en 27 matches il gagne tant de lauriers, que son avenir est déjà loin… Il est finalement transféré au Genoa, où il est voué à une rude concurrence avec le Brésilien Branco. Sa première saison est difficile, il est même prêté six mois en Serie B, mais son opiniâtreté ne tarde pas à le remettre sur le droit chemin. Cette fois, profitant également d’un changement d’entraîneur, il supplante Branco, participant à 33 matches de Serie A. Sa progression est telle, que son avenir se redessine une fois de plus et l’on ne sait à présent qu’elle en sera le point culminent. Il devient Bianconero et les portes de la sélection semblent lui être grandes ouvertes. Pourtant, il ne vêtira qu’une fois le maillot azzurro, éternel bleu, éternel débutant…

Ce baptême du feu en sélection a lieu le 22 septembre 1993, quelques mois avant que tout ne bascule. Comme l’écrit le blog « Il Pallone Racconta », le jeune défenseur déclara à cette occasion : « Je promets de montrer toujours la même implication pour ce maillot. Je donnerai toujours le maximum et, à la fin, je sortirai du terrain la tête haute, pour ne m’être pas économisé. » Le 20 mai 1994, l’ascension vertigineuse du jeune latéral gauche connait une brusque interruption. Après une inexplicable baisse de forme et plusieurs examens pour en déterminer la cause, le docteur Riccardo Agricola lui diagnostique une leucémie aiguë lymphoblastique. Depuis quelques temps, Fortunato ne courait plus comme à l’accoutumée, au point même de récolter les critiques des supporters, qu’y voit en lui la suffisance de celui qui touche désormais les sommets. Il récolte même une gilfe de la part d’un fan durant un entrainement. Mais le mal est ailleurs. Avec cette nouvelle il prend conscience du terrible combat qu’il devra mener. Les médecins prennent alors toutes les dispositions, manifestant même un léger optimisme, bien que de rigueur dans ce genre de cas, affermi par la nature du jeune homme, courageux et solide, dont l’organisme avait, jusque-là, montré tant de bonnes prédispositions. Néanmoins, malgré un acharnement sans failles, une lutte de tous les instants, une double tentative de greffe (la moelle épinière de sa sœur, puis de son père) et une rémission qui semblait actée, Andrea Fortunato s’incline, alors que son corps n’a pas encore eu le temps de se relever de l’épreuve, touché par une grippe « bénigne ». Le 25 avril 1995, il tombe au pied de son plus grand achèvement, dont le sens prend pour lui un accent plein d’injustice. Une vie de labeur dont, à défaut d’une complète réussite, il aura gagné le cœur de beaucoup. L’hommage rendu par Gianluca Vialli, illustre attaquant de la Juve, est symbole de cette douloureuse disparition.

Aujourd’hui, le jour où il aurait dû fêter ses 45 ans, les tifosi de la Juve lui rendent encore hommage et le saluent, comme s’il était encore parmi eux… comme s’il continuait à porter le maillot le maillot bianconero… De nombreux clubs de supporters portent aujourd’hui son nom, de Trieste à Milan, en passant par Turin, Salerno ou Ruvo di Puglia. Il est temps de se remémorer les derniers mots de Gianluca Vialli, qui lui rendit un si bel hommage : « On espère qu’au paradis il y a une équipe de football pour que tu puisse continuer à être heureux, en courant derrière à un ballon. Honneur à toi, frère, Andrea Fortunato ».